Imaginez une boîte française qui développe une IA pour les hôpitaux. Les développeurs sont à Paris, les clients sont français, les données dorment dans un centre informatique quelque part en France. Tout va bien.
Sauf qu'en grattant un peu, on s'aperçoit que les serveurs et la plupart des outils appartiennent à Amazon, Microsoft ou Google.
Rien de scandaleux, ces gens-là font du très bon travail et la moitié d'Internet tourne chez eux. Mais je suis tombé sur un chiffre qui m'a arrêté : à eux trois, ils pèsent environ 70 % du marché européen du cloud. Les fournisseurs européens ? Autour de 15 %. C'est Synergy Research Group qui le dit, en juillet 2025.
Soixante-dix. Et avec l'IA qui prend toute la place, la dépendance commence à faire réfléchir.
THE SIGNAL
Le signal à retenir
Il faut dire que les trois géants ont des arguments. Des centres de données sur plusieurs continents, des dizaines de milliards investis, un catalogue de services qui donne le vertige.
Et pourtant, depuis quelques mois, ça bouge. En avril 2026, la Commission européenne a attribué un marché-cadre pouvant aller jusqu'à 180 millions d'euros à plusieurs fournisseurs de cloud souverain. En juin, elle a présenté une proposition pour accélérer les centres de données et la puissance de calcul en Europe. Et début octobre, le Financial Times racontait qu'Orange, Iliad et BT investissaient davantage dans leurs infrastructures.
Rien qui bouscule le marché pour l'instant. Mais le sujet quitte les conférences sur la souveraineté pour atterrir dans les budgets. Et c'est en général là que ça devient intéressant.
WHY NOW ?
Pourquoi maintenant ?
Parce que le cloud a changé de métier. Il y a quelques années, on le prenait pour héberger un logiciel ou stocker des données sans gérer ses propres serveurs. Aujourd'hui, on veut entraîner une IA, ou faire tourner un modèle utilisé par des milliers de clients. Là, il faut des processeurs spécialisés, une puissance de calcul énorme, des réseaux costauds et assez d'électricité pour alimenter le tout. Ceux qui savent fournir ça sont bien assis.
Les règles changent aussi. Le Data Act européen supprime certains frais de changement de fournisseur cloud à partir du 12 janvier 2027. L'idée est simple : une entreprise ne devrait pas rester coincée juste à cause des frais de sortie. Ça ne rendra pas les migrations faciles pour autant. Il restera les problèmes techniques, les logiciels à adapter, les équipes à former. Mais un obstacle de moins, ça peut suffire à faire regarder ailleurs.
THE PROBLEM
Le problème
Car les géants ont un autre atout, et pas le plus petit : des clients qui ont bâti toute leur informatique autour de leurs technologies.
Déménager, vous connaissez. Sauf qu'ici, au lieu de cartons, vous transportez des milliers de bases de données, vous adaptez des logiciels et vous espérez que rien ne s'arrête pendant l'opération. On comprend que beaucoup préfèrent rester où ils sont.
Prenez une startup européenne qui développe un modèle d'IA. Équipe brillante, produit qui marche, clients prêts à payer. Mais si elle dépend entièrement d'un fournisseur extérieur pour sa puissance de calcul, une partie de son avenir se décide ailleurs. Une hausse de tarifs, une capacité qui manque, des conditions qui changent, et ça pèse vite.
Je ne dis pas qu'il faut quitter AWS ou Azure demain matin. Leurs services sont solides, et ce sont eux qui permettent à plein de startups de se lancer sans acheter des serveurs au prix d'un appartement. Mais quand une techno devient aussi vitale, on finit par se demander ce qui arriverait sans elle.
Pour certains, la question est encore plus brûlante. Une banque, un hôpital, une administration ne peuvent pas découvrir au dernier moment qu'une partie de leurs systèmes dépend d'un prestataire impossible à remplacer.
Un exemple. Un industriel est sur Azure depuis dix ans et veut déplacer certaines applications chez un acteur européen. Sur le papier, il suffit de changer d'hébergeur. En vrai, ses logiciels s'appuient peut-être sur des services propres à Microsoft, ses équipes connaissent Azure par cœur et le reste beaucoup moins, et une erreur pendant la migration pourrait stopper une partie de la production. Le projet « assez simple » devient plusieurs mois de boulot.
THE NUMBERS
Les chiffres clés
Ce qui m'a surpris, c'est que les Européens ne vont pas si mal. Leurs revenus ont plus que triplé entre 2017 et 2024. Pourtant, leur part de marché est passée de 29 % à 15 % environ.
Comment c'est possible ? Le marché a grandi encore plus vite qu'eux. En 2024, le cloud européen pesait déjà 61 milliards d'euros, six fois plus qu'en 2017, et Amazon, Microsoft et Google ont raflé une bonne partie de cette croissance.
REALITY CHECK
Ce que les faits montrent réellement
Petite précision, parce que la nuance compte : ça ne veut pas dire que 70 % de nos données partent aux États-Unis. Les géants américains ont aussi des centres de données en Europe. Ça veut dire qu'une bonne partie des infrastructures de notre économie numérique leur appartient.
Et s'attaquer à Amazon sur l'ensemble de ses services, ce serait ruineux : des milliards, des années, une infrastructure mondiale à bâtir. Pas franchement le meilleur point de départ pour une jeune entreprise.
Rien ne garantit non plus que toutes ces activités deviendront rentables. Les Américains gardent une avance énorme, et ils ont déjà commencé à adapter leurs offres. Mais le marché bouge, et ceux qui sauront accompagner le mouvement pourraient en profiter.
THE PLAYERS
Les acteurs à suivre
Un détail me parle beaucoup. En janvier 2026, Amazon a lancé son AWS European Sovereign Cloud, installé en Allemagne et pensé pour les exigences européennes de souveraineté. Budget prévu : 7,8 milliards d'euros d'ici 2040.
Amazon qui dépense des milliards pour convaincre les Européens qu'ils garderont plus de contrôle. Difficile de trouver meilleure preuve qu'il y a un marché.
Et Amazon n'est pas seul. OVHcloud, Scaleway et STACKIT font évoluer leurs offres pour ceux qui veulent mieux maîtriser leurs infrastructures. Les opérateurs télécoms ont aussi une carte à jouer : ils ont déjà des réseaux, de l'infrastructure, des relations avec les grandes entreprises. Ils ne partent pas de zéro.
Reste ceux qui achètent. Un industriel qui veut protéger ses données de production, un hôpital qui veut passer l'IA sur des dossiers médicaux, une banque qui veut réduire ses dépendances. Les besoins diffèrent. Certains resteront chez les Américains parce que c'est ce qui marche le mieux pour eux. D'autres choisiront une offre européenne, même un peu plus chère, si elle leur apporte quelque chose de concret. C'est cette diversité qui rend le marché intéressant.
THE OPPORTUNITY
L'opportunité
Quand un marché aussi gros est tenu par trois acteurs, on se dit qu'il y a une place à prendre. Probablement vrai. Mais plutôt que de bâtir des data centers, il vaut mieux regarder les problèmes des clients : les pistes sont plus accessibles.
Une entreprise spécialisée dans les migrations cloud, par exemple. Des logiciels qui analysent les dépendances, préparent les transferts et vérifient que tout fonctionnera chez le nouveau fournisseur. Avec le calendrier réglementaire de 2027, ça pourrait attirer du monde.
Autre idée : cartographier les dépendances numériques. Certaines grandes entreprises utilisent tant de services qu'elles ne savent plus vraiment de qui elles dépendent. Une plateforme qui montre où circulent les données, quels systèmes sont critiques et ce qui se passerait en cas de panne serait utile dès le premier jour.
Et puis l'IA privée. De plus en plus de sociétés veulent faire travailler des modèles sur leurs documents internes ou leurs données industrielles, sans les envoyer à un service externe sans garanties. Place à ceux qui installent ces modèles sur des infrastructures dédiées et les maintiennent pour leurs clients.
Ce qui me plaît là-dedans, c'est qu'aucune de ces pistes n'oblige à construire un centre de données. Du logiciel, de l'expertise, et la capacité de régler un problème précis, ça suffit.
THE FRENCH ANGLE
L'angle français
En France, Orange Business a annoncé début octobre une nouvelle qualification SecNumCloud pour l'une de ses offres. Pour des clients qui manipulent des données sensibles, ce genre de label peut faire pencher la balance.
Mistral AI participe déjà à la construction de cet écosystème. Autour d'eux, il faudra des fournisseurs de calcul, des spécialistes de la sécurité, des équipes capables de faire tourner tout ça dans des environnements parfois très exigeants.
THE ONE MOVE
Ce qu'il faut retenir
L'IA remet les infrastructures au centre du jeu. On parle des modèles, des applications, des startups, mais derrière il y a des serveurs, des réseaux et des gens pour les faire tourner. Et en Europe, tout ça dépend surtout de trois acteurs américains. Ça ne changera pas du jour au lendemain.
Mais entre les investissements annoncés, les nouvelles règles et les besoins qui montent, des problèmes se dessinent, et quelqu'un va devoir les résoudre. Peut-être qu'une partie des grandes entreprises européennes de demain naîtra de là : migrations facilitées, données protégées, possibilité d'utiliser plusieurs infrastructures sans rester prisonnier d'une seule.
Parce que dans un marché où trois acteurs tiennent 70 % de l'activité, aider les clients à garder le choix, ça pourrait déjà être une belle entreprise à construire.
– Dorian
SOURCES
Sources et références
Synergy Research Group, 24 juillet 2025 :
European Cloud Providers' Local Market Share Now Holds Steady at 15%
Parts de marché, évolution des fournisseurs européens et taille du marché.
Commission européenne, 17 avril 2026 :
La Commission attribue un marché de 180 millions d'euros pour l'informatique en nuage souveraine à quatre fournisseurs européens
Commission européenne, 3 juin 2026 :
Strengthening Europe's Tech Sovereignty
Proposition Cloud and AI Development Act et développement des infrastructures européennes.
Commission européenne :
Data Act Explained
Dispositions sur le changement de fournisseur cloud et échéance du 12 janvier 2027.
Amazon Web Services, 15 janvier 2026 :
AWS European Sovereign Cloud
Lancement de l'infrastructure européenne et investissements annoncés.
Orange Business, 7 octobre 2026 :
Nouvelle qualification SecNumCloud pour Cloud Avenue SecNum Dynamic
INSIGHTS. CHANGES. OPPORTUNITIES.

